Quelle posture magistrale, n’est-ce pas?

Et quel était le projet de l’artiste-sculpteur, cet illustre inconnu qui a extrait Kala Bhairava de l’ether contenu dans cette pierre sombre, comme habitée maintenant, mobile et quasi dansante sous nos yeux? Le génie de certains artistes, de certains penseurs ou scientifiques réside principalement dans la faculté étrange dont ils sont dotés par Mère Nature dès leur plus jeune âge, cette faculté grâce à laquelle ils se laissent posséder par une idée. Littéralement. Quelque chose d’incorporel naît dans leur corps et se meut en désir. Ce désir ainsi logé dans le corps prend pensées, mots, mouvement et formes et voilà l’intimité créatrice de l’Homme avec son Daîmon exposée aux regards curieux, éberlués ou émerveillés des badauds se baladant pour passer le temps un dimanche au musée.

On ne passe pas le temps…c’est lui qui nous passe.

J’ai toujours trouvé l’expression « passer le temps » d’une incorrection insoutenable. On ne passe pas le temps. C’est lui qui nous passe. Il nous surpasse, nous dépasse, nous interdit, nous ébahit, nous angoisse, nous commence et nous finit. Il nous convoque dans sa majesté sublime-terrible pour nous arrêter, comme cette statue de Kala Bhairava, le Dieu hindou et universel du Temps.

J’ai rencontré Kala Bhairava un jour de grande consternation. Je méditais sur ma petitesse et sur l’impératif de prendre refuge dans l’Immensité Invisible pour réaliser ma vie. La machine à laver était en panne depuis une semaine. Mes enfants devaient arriver d’Europe dans 3 jours. Le réparateur et la gestionnaire de l’immeuble arrivaient maintenant. Tous deux bavards, discutaillant de tout et surtout de rien à grands coups de bruits laryngés. Le réparateur et la gestionnaire de l’immeuble s’installaient chez moi à grand coup de politesse et de serviabilité pour servir mon confort et celui de mes enfants arrivants. Il était donc dans mon intérêt de les laisser officier sur notre machine et ses branchements. Pourtant, leur présence devenait au fil du temps triviale, agaçante, bruyante. Bruit-bruit-bruit faisaient-ils ouvrant la bouche pour s’adonner à de très ronflants bla-bla-bla.

Plus je les écoutais parler des promos chez l’épicier du coin, des programmes télé de la veille et des tuyaux coudés dont la production avait été honteusement dis-continuée, et plus je prenais conscience du caractère précieux de mon temps. Mon temps m’apparaissait comme un joyau inestimable, une demeure spacieuse et luxueuse dans laquelle je prenais plaisir à être, à me lover, un Sanctuayre que personne ne devait jamais souiller, une chapelle dans laquelle personne ne devait venir semer du désordre sous quelque forme que ce soit. Mon temps m’apparaissait comme une batterie se chargeant et se rechargeant constamment avec ma vie paisible, mon art, mes lectures, mes méditations, la douceur de ma vie de famille, le délice de mon existence, mon attention consciente.

Enfermée dans une prison de bruits, je fais alors ce que tout méditant se met à faire naturellement lorsqu’il se heurte à la confusion: je me mets à observer. Et le détachement arrive enfin. Cette saynète du quotidien trivial dans mon salon devient une scène sur laquelle je ne suis plus et je me demande enfin: Comment font-ils pour être si peu conscients du temps? Pas du mien mais du leur. Comment font-ils pour laisser passer leur vie en bruits stériles sans s’en rendre compte ? Et comment feront-ils pour recommencer demain? (parce que visiblement, ils recommenceront demain, ils ont l’air d’aimer ça).

Les Origines de Kala Bharaiva.

Je me souviens: il existe dans notre conscience unanime un Cronos tyrannique qui mange ses enfants insouciants et un Chronos qui enfante le Chaos, l’Éther et l’Amour. À la découverte de mon Inde Intérieure, je me demande si la représentation du Temps est aussi terrible du côté du Gange. À 13 heures, une synchronicité me conduit à découvrir Kala Bhairava et ses atours effrayants: un trident comme l’Autre occidental, des canines proéminentes, animales, des yeux grands et fixes pénétrant immédiatement l’âme; une posture d’autorité étrangement rassurante au milieu de tous ses symboles de mort et de danger. Il existent plusieurs récits des origines de Kala Bhairava et lorsque les mythes diffèrent, c’est pour mieux raconter ceux que l’on préfère…Alors très égoïstement, je choisis ce récit des origines-ci, rimé par moi, et impliquant Le Très-Paisible-Et-Très-Méditant Lord Shiva.

Dans l’éther d’avant l’océan lacté que les Trois Premiers viendront à baratter,
Un Dieu bleu foncé paré d’ornements divers et de métaux nobles à apprécier
Et un Dieu pâle paré de cinq visages toisant précieusement le chaos et la vacuité
Se cherchent querelle, se disputent le titre de la plus auguste, de la plus puissante,
De la plus primordiale des divinités.

« Je Suis » dit l’Un que d’aucuns nomment Vishnou aujourd’hui!
« Je Suis » dit l’Autre que l’on nomma Brahma en ce temps là!

Tenus maintenant dans l’impossibilité de se distinguer par ces « Je Suis » for semblables,
L’Autre et L’Un se comparant formellement,
Un constat évident met un terme à cette palabre.

« J’ai Cinq Têtes et tu n’en as qu’une. J’ai Cinq Têtes comme l’Un qui médite tout le jour et porte croissant de lune.
Je suis comme Shiva. De nous deux, le plus puissants, c’est donc moi. » affirme dare-dare le dieu pento-céphale et vantard.

Sur ces bonnes paroles, Brahma entreprit de vaquer à ses occupations ,
Tançant Vishnou intempestivement
Enflant toujours plus de l’ego, fort de cette constatation.

Sur un rayon de lune perché et contemplant comme à son habitude l’intérieur vaste et apaisé de son monde épuré perpétuellement par son art maîtrisé de la transformation,
Shiva a tout de même vent des palabres stériles et des querelles rebelles de ces deux compagnons mais n’en a cure…jusqu’à ce qu’un jour, Brahma se mette en tête de lui enseigner les bonnes façons: celle de réduire à néant, celle de détruire en transformant, celle d’être Shiva en deux temps et cinq leçons!

Soucieux des prétentions de Brahma?
Que Nenni!

Pour mettre un terme à ces enfantillages et chamailleries,
Shiva, Le Dieu Penseur Prime et Silencieux, ôte avec délicatesse un ongle de son doigt,
L’ongle ainsi détaché de sa majesté prend la forme de Kala Bhairava
Qui coupe fissa l’une des têtes de Brahma.

 

Kala BhairavaCe que Kala Bhairava tient donc dans sa main sur cette image est…l’un des fameux crânes de la tête fameuse de Brahma, exactement.

Kala Bharaiva est né de Shiva lui-même. C’est ainsi qu’il porte comme lui une lune croissante sur son chignon, symbolisant le pouvoir de divination, des cobras multiples représentant l’illumination par la Kundalini et des colliers de crânes humains autour du cou, funeste présage de la mort qu’il finit toujours par apporter. Et comme Lord Shiva, ainsi que toutes les divinités bienveillantes (voir le Christ, Le Bouddha et Lord Vishnou), c’est en signe de réassurance et de compassion qu’il lève la main droite.

Comment Kala Bharaiva peut-il être le Temps? Parce qu’il est né du Kairos de Siva, de ce moment très mystérieux dont nous ne percevons pas toujours la présence dans nos consciences, ce moment élusif, furtif mais pourtant décisif. Celui qui nous fait agir. Celui qui arrête une situation qui nous agace, nous ennuie, nous heurte, ne nous convient plus, nous dérange dans la poursuite de notre idéal, de notre vie bonne, de notre Dharma. Voilà comment Kala (Le Temps) Bhairava (Le Terrible) est Le Temps. Il est le couperet qui porte ses fruits. Il est la puissance décisionnelle de Shiva, contenant toute son entropie, toute sa force. Il est éternel, stable, constant, fiable.

Le gardien de votre Sanctuayre, né de la volonté puissante et infaillible de Lord Shiva.

Lorsque nous réalisons qu’il est temps de refuser l’inconscience et la souillure de notre sanctuayre intérieur et extérieur (nos maisons sont à l’image de nos sanctuayres intérieurs), il est temps de venir à Kala Bhairava.

Qu’il s’agisse de voisins bruyants ou de connaissances manquants de savoir-vivre, de collègues ou de supérieurs hiérarchiques agressifs, de proches intrusifs ou négligents, de situations qui ne nous conviennent plus, il faudra d’abord que le temps vienne en nous avant que Kala Bharaiva ne viennent à nous. L’humain est un être paradoxal, qui prône les vertus de la lenteur tout en abhorrant la lenteur et le temps qui passe. Qui refuse de changer en sachant pertinemment qu’il devra changer. Les mots du Révérend Michael Beckwith me reviennent à l’esprit. Le souvenir que j’en ai est imprécis mais en voici l’essence: l’univers vous forcera à poser une question, l’univers vous forcera à vous mettre à genoux pour qu’Il puisse vous répondre. La vie se charge toujours de nous mettre à genoux, dans cet instant d’éternité-ci ou dans un autre.

Le karma, ou la tonalité spirituelle et déterminante de notre temps: un piètre embarras pour Kala Bharaiva.

La somme de nos actions, de nos pensées constitue le karma que nous portons en nous, latent comme une grossesse, couvant ce qui promet d’être un joli bébé rieur et bien portant ou une créature monstrueuse, accouchant de la qualité de nos vies et de leur quantité aussi, littéralement. C’est le karma qui donne à nos âmes le désir de se réincarner pour vivre une autre destinée ou réparer un trauma passé.  Lorsque nous commençons à prêter attention à nos actions, à nos pensées, ce n’est pas seulement le début du processus d’éveil qui est à l’œuvre, c’est l’avènement d’une vie consciente et la dissolution assurée de nos schèmes karmiques négatifs répandus dans un temps éternel qui se souvient toujours. Voilà pourquoi Kala Bharaiva a le don de divination. Il est le temps qui n’oublie jamais.

Tout recevoir de Kala Bhairava, ici et maintenant: manifestations matérielles, spirituelles, illumination ou souffrance et mort, c’est selon…

Et il est aussi celui qui apporte la mort. Ceux qui ont failli passer l’arme à gauche savent qu’il se produit à ce moment-là un phénomène bien étrange: on voit le film de sa vie défiler sous ses yeux. On est enfin capable de voir le Temps éternel condensé dans une fraction de seconde. On prend toute la mesure de Kala Bhairava, on goûte un temps à sa maestria sublime-terrible. Mais l’on peut aussi expérimenter Kala Bhairava autrement. Avant qu’il ne nous mange. On peut sentir sa présence caressante en honorant chaque minute de notre vie par le choix d’une pensée consciente. On peut lui demander la fin de l’ignorance qui est sera toujours la cause de toutes les souffrances possibles et inimaginables de nos vies, on peut lui demander l’illumination, on peut lui demander la délivrance d’une manifestation matérielle qui nous tient à cœur et qui traîne en longueur, coincée quelque part entre deux planètes karmiques ou trois. On peut lui demander tout cela. Et il delivrera tout cela. Il peut tout délivrer dans l’instant, pour peu que l’on décide consciemment d’honorer le temps.

Guruji dit très justement à propos du temps et de Kala Bhairava:

“You should worship every moment. The moment is a being. He is Kala Bhairava. He is activity, not inactivity. If you are goofy, then you are bringing in the anti-Kala Bhairava energy. Keep praying to Kala Bhairava. Without Him, you won’t be able to change time. When time changes, fortune will change.”Dr. Pillai.

« Chaque instant de l’existence doit être adoré comme [on adore] une divinité. L’instant est un être vivant. Il est Kala Bhairava. Quand on est dénué d’intelligence, on est sous le joug d’une énergie anti-Kala Bharaiva. Adressez-lui vos prières constamment. Sans lui, vous serez incapables de changer les temps de vos vies. Et lorsque les temps changent, les destins changent. – Dr. Pillai.

Pour faire un pas vers Kala Bhairava, découvrir son mantra, et apprendre à connaître l’un des archétypes les plus puissants de notre conscience spirituelle collective, c’est ici: Méditation sur Kala Bhairava pour les 8èmes Lunes.

Soignez votre temps,
Chérissez-le comme un enfant.

Namaste,

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© pour Le Sanctuayre

 

 

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