Shikantaza: simplement s’asseoir, mais surtout…filer droit!

J’ai découvert le zen il y a deux ans, alors que j’étudiais la philosophie et la théologie à l’université. Un moine dominicain, taquin et ancien banquier, était chargé de nous initier aux subtilités de la pensée orientale une fois par semaine pendant 2 à 3 heures.

Toute petiote déjà, la figure stoïque et énigmatique du Bouddha me fascinait. Quelque chose semblait vivre dans ces momies de pierre, de bois ou de verre dans lesquelles la vie de Siddhartha avait été figée. Vivre puissamment, vivre paisiblement.

Je n’avais aucune raison particulière de m’intéresser au Bouddha: mon père était un scientifique athée et ma mère une catholique convaincue. Et dans le petit pays d’Afrique où j’ai en partie grandi, tout ce qui n’était pas estampillé du sceau de l’église catholique était considéré comme de la sorcellerie. Lorsque j’étais adolescente, un ami et voisin cher à mon cœur avait été marginalisé (et même martyrisé) par sa famille, parce qu’il cherchait l’Idée de Dieu partout; partout c’est-à-dire dans toutes les traditions religieuses et philosophiques existantes, dans toutes les formes de spiritualité pratiquées dans le monde, le vaudou, l’hindouisme et le bouddhisme y compris.

Je n’avais pas le même problème, moi. Ma maison, ou plutôt mes maisons successives en Afrique et en Europe ressemblaient à des laboratoires dédiés à l’acte de penser. La réflexion sur toutes sortes de sujets y était vivace, les affects, l’amour et la bienveillance aussi. Et l’architecte de la réparation des corps qui me servait de père, tout vidé de l’Idée d’un Dieu qu’il se disait, avait toujours gardé une sorte de révérence silencieuse, une considération respectueuse pour sa culture tribale animiste et pour le mystère des naissances et la géométrie interne et parfaite des corps.

Portée par les phénomènes en clair-Obscur de l’existence, je me suis retrouvée dans cette salle de classe théologico-bouddhistico-confucéenne deux décennies plus tard. Notre professeur-moine-catholique d’alors est d’origine vietnamienne. Il sait donc très bien de quoi il parle lorsqu’il parle du Dharma et de ses 4 expressions courantes par le monde d’aujourd’hui.

Le récit qu’il fait de la vie du Bouddha Sakyamuni me captive instantanément. Je me remplis de lui, je peuple sa vie avec mon imaginaire, je le pense et le ressens à chaque fois que j’apprends quelque chose sur lui au détour d’une discussion après le cours ou dans mes lectures. Sa vie ressemble si fort à la mienne: il est sorti du palais doré de son enfance spirituelle pour rencontrer la maladie, la vieillesse, et la mort en habit de souffrance. Et il a fait une chose que je commence tout juste à faire, à l’époque: il a grandement renoncé.

Commence alors, en sourdine, mon histoire d’amour avec Siddhartha Gautama. En sourdine, parce que d’autres amours, toutes essentielles et contingentes à la fois, me préoccupent. Je vis une histoire d’amour avec Heidegger qui réclame beaucoup de mon attention, une histoire d’amour avec la méditation transcendantale qui réclame elle aussi beaucoup d’attention, une histoire d’amour avec Wayne W. Dyer, qui a eu d’après moi, à ce moment-là, la mauvaise idée de mourir pendant que j’étais en vacances et dont l’absence soudaine m’a plongée dans une perplexité douloureuse. Tous ces amants spirituels me prennent la tête et le cœur, mais je dois volontiers reconnaître qu’aucun d’entre eux n’arrivent à surpasser l’amant avec lequel je vis, je dors, je mange, je parle et me dispute chaque jour et chaque nuit: moi.

En déroulant ce récit de ma tête à mes doigts, je réalise que mon histoire d’amour avec Siddhartha a débuté beaucoup plus tôt que ça en fait. J’avais douze ans (quel âge puissant, n’est-ce pas?) et je regardais Little Buddha de Bertolucci, avec Neo se préparant visiblement à entrer dans La Matrice (et à en sortir). C’est donc à douze ans que je suis devenue bouddhiste (et pas après), sans l’autorisation, sans l’initiation de personne. Et j’ai habité ma vie de façons multiples comme chacun d’entre nous: j’ai agi dans ce que les humains appellent avec une certaine laideur à l’esprit « le travail »; j’ai lu, étudié beaucoup, toutes sortes de choses prosaïques et utiles, toutes sortes de Beautés (inutiles, par définition), tout en étant déjà Le Bouddha en miniature, à fin de l’enfance, à l’adolescence, mais aussi à l’âge adulte.

L’obsession dissonante de la normalité et La Nature du Bouddha. 

Cet âge adulte, que j’habite avec une plus grande légèreté et une plus grande clarté maintenant, a tenté de me convaincre jadis que j’étais normale et que j’appartenais à un groupe de gens normaux. J’ai rencontré dans ce territoire existentiel aride et très accidenté de la normalité adulte chez les humains, toutes sortes d’humains, prônant la normalité pour tous et la singularité lumineuse pour personne. Ces mêmes humains s’illustraient par un étrange et douloureux paradoxe: un verbe catatonique et lénifiant -de normalité- et des désirs secrets dévorants de grandeur. Être normal ensemble, c’était ça leur mantra. Ce qui ne pouvait que trancher avec le mien (ou plutôt les miens): des mantras bien à moi, j’en avais plusieurs, et quelque chose en moi souffrait d’entendre le leur aussi fort dans ma tête.

Évidemment, comme tous les éveillés avant l’Éveil, j’ai vécu ma vie en funambule extraordinaire sur l’ordinaire de leurs désirs branlants, jusqu’à ce que la corde casse. Parcours classique du Bouddha, à partir de là: perplexité une, deux, trois et quatre, renforçant toujours plus la clarté en soi, solitude merveilleuse et créatrice puis, désir d’expression publique: une fois qu’il a commencé, l’Éveil ne s’arrête plus de s’éveiller. Et certains phénomènes de l’existence semblent se présenter à nous pour affûter encore un peu plus la lame de la clarté que nous nous destinons à maîtriser. C’est un phénomène de ce genre qui est venu à moi dans mon désir de retourner à la civilisation après la solitude merveilleuse du Bouddha: j’ai décidé de pratiquer zazen, jusqu’à ce que, comme Hakuin Ekaku, je renonce à pratiquer zazen, comme ça:

dans un dojo, j’ai donc trouvé une sangha. Émerveillée par la pratique de zazen, cette posture qui contraint nos corps pour nous faire expérimenter la liberté grandiose de nos esprits, j’ai voulu persister. Je me suis donc inscrite. Et une clarté d’un tout autre genre s’est emparée de ma clarté. J’ai entendu l’histoire de Dogen, j’ai appris l’expression « shikantaza » et dans ce shikantaza, je me suis sentie chez moi, désireuse de poursuivre l’acte qui consiste à simplement s’asseoir. Ce que j’avais aimé dans l’étude du zen avant de pratiquer zazen, c’était son absence de dogmatisme, la pureté d’une méthode allégée du ritualisme, ritualisme ayant de toutes façons rempli son office chez moi depuis bien longtemps déjà.

J’avais pratiqué des rituels divers et variés. J’avais perçu en chacun d’eux la même poésie efficace et toute éveillée que Je Suis, je commençais à comprendre que la forme n’était plus nécessaire lorsqu’on avait touché le fond informe et grandiose de Soi. Psalmodier des choses qu’on ne comprend pas, quadriller des temples en marquant des angles invisibles pour faire naître une chose en deçà de l’expérience d’Éveil qu’ils nomment « la foi », tout cela m’était devenu inutile. Pourtant, lorsque je me suis retrouvée dans l’expérience silencieuse et délicieuse de l’assise simple au dojo, j’ai retrouvé, très ironiquement, toutes ces choses dont je n’avais plus besoin, prêtes à m’accueillir de nouveau, pour me déconstruire et me construire à leur image. J’ai observé, puis j’ai renoncé, alors que je m’apprêtais à passer les frontières de l’absurde.

Zazen normal, zazen normé: zazen dogmatique?

J’ai retrouvé le costume rituel (pour incarner ce que l’on pense ne pas être) dans le port du kimono. Je dois reconnaître, toutefois, que j’ai aimé la solennité de cette robe noire. Probablement parce qu’elle me rappelait toutes celles que j’avais portées en travaillant de midi à minuit avant…Ou simplement l’élégance de Bruce Lee, qui avait fait partie de mes amours contingentes il y a longtemps aussi.

J’ai retrouvé la gestuelle particulière dans un espace imaginaire et devenu particulier lui aussi. Un pied ici, un autre là, les mains comme ci, la tête pas comme ça. J’ai retrouvé des paroles que l’on récite sans les comprendre, sans les expliquer, sans les méditer et j’ai même retrouvé ce vieux relent de rigorisme monomaniaque qui fleure l’orthodoxie, dans la position que devaient adopter mes orteils pour marcher.

Du dogme dans zazen.
Une chose que je pensais impossible. À tort.

Parce que zazen est comme tout produit de la pensée: sujet à être momifié. Perplexe encore une fois je me suis retrouvée, pour parler comme Yoda, un autre amour contingent de mon imaginaire. Comment le « simplement s’asseoir » de Sakyamuni, de Mahakasiyapa, de Dogen et de tous ceux que je ne nomme pas, a t-il pu devenir: simplement s’asseoir et surtout, marcher comme ci, comme ça, filer droit?

C’est une chose que certains d’entre nous ont entendue, qu’ils soient prêtre anglican et érudit du zen ou mystique et poète musulman, philosophe athée ou catholique, jardinier, chômeur ou clochard d’un jour devenu conférencier ou messie : tout ce qui existe est le produit de la pensée. La pensée est un acte informe qui a lieu dans l’obscure nébulosité du penseur. Cet acte, qui n’en est pas un à proprement parler, nous fait ressentir des émotions. Ces émotions commandent ce que nous faisons. Ce que nous faisons devient une chose, ayant encore sa petite part nuageuse. Mais toute chose issue de ce procédé est immanquablement appelée à quitter le possible des nuages pour se former, devenir matérielle, manifeste, c’est-à-dire fixée par notre œil rompu à ne reconnaître que la forme des choses.

« Oui, ce Bouddha est en solde, il y a 50% de rabais dessus » :  notre Nature chosifiée.

Un jour où je me baladais dans une boutique pour acheter des meubles, j’ai entendu dire que Le Bouddha était en solde. Étrange, risible, drôle et digne d’un koan à y regarder de plus prêt, n’est-ce pas? Comment la nature la plus élevée de ce que nous sommes, sa Grandeur et son Atomique indéfinissables, la Joie Pure d’être, comment ceci peut-il être en solde? Je remercie ce vendeur pour avoir exprimé aussi gracieusement la Nature de Bouddha et pour m’avoir délivré ce puissant sutra sans le savoir.

Ce n’est que figée dans l’un de ses nombreux aspects que la Nature du Bouddha peut être en solde et ainsi, donner l’illusion d’être possédée, chosifiée, dénuée des affects du vivant, inerte, pour ne pas dire mourante. Maintenant figés dans une pratique rigide, toutes ces traditions séculaires, poétiques et métaphysiques, toutes ces méthodes et tous ces mantras ont pourtant été pensés il y a longtemps pour être habités par chacun d’entre nous et ainsi, nous émanciper dans un nouvel âge, c’est-à-dire dans un nouvel état de conscience.

Et zazen, la prière (et même le kinin…) se désertent de la Nature du Bouddha, de la Nature de Muhammad, de la Nature du Christ, de la Nature de Wayne Dyer et de ma propre Nature, à chaque fois que l’un d’entre nous les fige et les déclare être la norme légale pour tous. Comprendre ceci, c’est-à-dire le prendre avec soi, est une clarté nouvelle sur le chemin toujours plus allégeant-alléchant de l’Éveil.

Zazen n’est pas la Nature du Bouddha. Zazen est une forme témoignant d’elle.

Et toutes les formes sont bonnes, pourvu qu’on les pense, qu’on les habite et qu’on s’en libère.

La mode est à la méditation en ce moment. On entend sur les cinq continents des zélateurs du méditer, tous les jours. Pourtant, personne ne reste à l’école primaire tous les jours de sa vie. Et personne ne revient à la maternelle quand son intelligence a suffisamment mûri…

Je continue de pratiquer zazen, auquel je consacre un article ici bientôt. Pour son austérité qui n’est pas austère, mais bien l’ouverture toujours plus grande vers l’intimité avec soi-même, ou avec l’univers, la conscience cosmique, les deva, les anges, ses propres démons ou dieu avec un grand g comme nous aimons appeler ce Çà qui n’est pas ça. Mais comme tout Bouddha cheminant vers ou entre les murs qui ne sont pas les murs de sa propre nature, j’ai pris la décision de pratiquer zazen seule maintenant. Pour l’habiter entièrement, m’habiter et m’émanciper toujours des formes anciennes pour en créer de nouvelles, qui seront elles aussi transcendées.

L’Informe et Indicible Çà, dit en chacun de nous : une expérience hors la norme.

Au moins une fois, nous avons tous entendu, lu, méditer ceci:

Ta Tvam Asi.
Thou art That.
Ehyeh Asher Ehyeh.

Aucune de ces pensées transformées en formes dites par des hommes et femmes, devenus poètes, mystiques et métaphysiciens dans l’Éveil -comme nous le devenons tous, bien souvent- ne définit jamais fermement Çà, sauf dans le cas des orthodoxies que nous connaissons. Précisément parce que Çà est le grand indicible que nous disons tous dans la liberté, la singularité de notre être. Nous sommes libres de dire son Tatata dans l’austérité si nous préférons l’austérité. Mais l’austérité ne devient pas la règle pour tous pour autant. D’autres aimeront dire leur Tatata autrement, dans un autrement qu’ils préféreront aussi et qui n’est, de toutes façons, qu’une des innombrables facettes de Çà s’exprimant.

L’anglais, une langue sublimement efficace pour témoigner du vécu de l’expérience, a deux moyens de dire l’Éveil. Awakening et Enlightment. Le premier mot insiste sur le réveil. Le deuxième apporte les lumières de l’allégement.

« L’Éveil n’est pas l’éveil, c’est pour ça qu’il est l’Éveil », dirait-on pour habiter le Sutra du Diamant. Et comme nous jouons tous à tenter de dire l’indicible, on pourrait dire de l’Éveil, pour annoncer sa venue (et non le définir), qu’il est le mouvement du réveil  de l’esprit et l’état d’allègement qui suit ce mouvement ou qu’il porte en germe.

Devenir un chantre de la rigidité institutionnalisée ou un apôtre de la normalité pour soi et pour tous n’y changera rien, fondamentalement. Toutes les formes existent pour être transcendées. Tous les dogmes existent pour être dépassés. Toutes les lourdeurs existent pour nous donner le désir de légèreté.

On nous l’a dit autrement:

What is real is that which never changes (*) .

Zazen est une forme. Donc, comme toutes les formes, zazen change et n’est donc pas réel (chosifiable, figeable). Mais étrangement, parce qu’il devient ce qui a la capacité de changer constamment par le jeu de notre pratique singulière, par le fait que nous l’incarnons particulièrement ou pour être encore plus claire, dès que nous lui donnons singulièrement et diversement forme, zazen devient l’Inchangeable que Nous Sommes, que Je Suis.

Namasté.

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© pour le Sanctuayre

* Swami Muktananda, et à sa suite, A Course in Miracles.

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