Lumière franche sur un concept spirituel obscur.

La première fois que j’ai entendu parler du concept d’abondance, je vivais en Europe. Une collègue d’alors pratiquant le reiki m’avait expliqué que l’on pouvait vivre dans l’abondance, que c’était un droit naturel et qu’elle avait fait le choix de vivre en se sachant abondante et que l’univers le lui rendait bien. Le discours qu’elle tenait, les mots qu’elle employait étaient sans ambiguïté: comme la plupart des enseignants spirituels occidentaux et des auteurs de développement personnel dont elle se nourrissait très certainement comme beaucoup d’entre nous, elle parlait bien de richesse financière. Je n’étais pas en mesure d’observer cette abondance dans ma vie à l’époque. Comme la majorité des humains en sommeil spirituel, j’entretenais un rapport anxiogène avec l’argent: lorsque j’en avais, j’avais peur de ne plus en avoir et lorsque j’en avais peu, je me languissais d’en avoir plus. Schéma classique d’une hystérie que bien d’entre nous vivent encore dans le secret de leurs caboches…Mes rapports avec l’argent étaient entachés par l’envie et le manque. Pourtant, tout autour de moi, il y en avait à profusion.

Je travaillais dans ce qu’on appelle ironiquement d’après moi, des secteurs à forte valeur ajoutée. Multinationales versées dans l’intelligence économique ou la finance stratégique, cabinets juridiques internationaux gestionnaires de fortunes etc. Tout autour de moi était riche d’argent, rutilant. Pourtant, dans ce monde où l’argent abondait en permanence, dans ce monde d’abondance, j’ai rencontré des hommes et des femmes d’une grande pauvreté intérieure. Ils paraissaient profondément intranquilles. Dérangés. Dérangés par quelque chose d’indicible qui se traduisait en stress, en intelligence sévèrement dévitalisée, en duplicité, en malveillance, en dépression larvée et même en méchanceté, méchanceté que Sartre décrit avec une grande lucidité lorsqu’il fait dire à l’un de ses personnages féminins: “(…) je suis méchante, ça veut dire que j’ai besoin de la souffrance des autres pour exister”*.

Puisque la richesse est un droit naturel (je choisis de remplacer le mot “abondance” par “richesse” pour un temps, avant d’y revenir) et qu’elle est accessible à tous, comment peut-elle produire autant de chaos, autant de souffrance lorsqu’elle se manifeste, me suis-je demandée? J’ai choisi un temps d’associer “richesse” et malhonnêteté, comme le font  beaucoup d’humains. C’est d’ailleurs un leg vibratoire provenant de notre inconscient collectif catholicisé. “On ne peut servir deux maîtres à la fois, Dieu et l’argent”** a t-on écrit dans la Bible un jour. Et l’humanité se comporte depuis longtemps comme si tout ce qui se trouve dans  la Bible était vrai, sans qu’on ait besoin de l’interroger à la lumière de sa propre expérience. La famille, les proches et même subtilement, l’état, tout le monde répète la même chose. J’ai donc fait mien ce principe biblique devenu, comme tout ce qui reste impensé, un lieu commun. J’ai vécu en conspuant le vice et la décadence des riches et en honorant la vertu et le courage des pauvres. Jusqu’à ce que je me retrouve sur une corde raide, en tension paradoxale entre ma vie d’alors et un destin que je savais hautement probable.

En me définissant comme étant courageuse et vertueuse, je me refusais automatiquement à faire l’expérience de la richesse. Je me condamnais constamment à être pauvre. Mais ce qui était étrange, c’est que je ne m’identifiais pas totalement aux pauvres. Soyons honnêtes: je ne m’identifiais pas du tout à ceux qui se disent pauvres. Bien qu’orpheline de père et de mère, mon enfance avait été dorée, je venais d’une famille constituée d’intellectuelles, d’hommes et de femmes politiques, de diplomates et de médecins. L’essentiel des problèmes que j’avais à l’époque résidait dans des conflits que j’avais avec mes employeurs, ce qui avait pour conséquence de déstabiliser mes ressources financières. Et puisque les croyances ont le pouvoir stupéfiant de se renforcer les unes les autres pour créer des sytèmes de pensées qui vont à leur tour créer nos vies, les autres problèmes que j’avais découlaient évidemment des premiers: il s’agissait de conflits avec mes compagnons du quotidien, que je chargeais inconsciememnt de la responsabilité de me soutenir au nom de l’amour qui nous unissait, pour rééquilibrer ma situation financière causée par les conflits professionnels que j’avais moi-même générés. Ma vie tanguait donc constamment entre une certaine abondance financière provenant de mon travail et une indigence financière presque toujours certaine, puisque je détestais mon travail et que je finissais toujours par entrer en conflit avec lui.

J’ai tenu à débuter cette réflexion écrite sur la nature de l’abondance par une incursion dans mon expérience passée parce qu’elle est un emblème, un cas d’école de la confusion ambiante qui nous entoure dès qu’il s’agit d’abondance.

Cette confusion ne disparaît pas toujours avec le réveil spirituel et l’éveil parce que la plupart de nos (r-)éveilleurs modernes ne savent pas la dissiper puisqu’ils en ont passivement hérité eux aussi.  Les auteurs de spiritualité actuels viennent en majeure partie des États-Unis. Leur enseignement est donc en grande partie teinté des névroses de ce pays, promoteur d’un rêve américain dans lequel l’argent est une valeur en soi (jusque dans les mouvements New Age, qui sont pourtant adogmatiques). L’actualité politique des États-Unis nous en a donné une preuve indéniable, soit dit en passant.

Quant aux auteurs de spiritualité venant d’Europe, qui sont relativement peu nombreux, l’argent n’est pas une valeur pour eux, il est une chose nécessaire à la vie quotidienne mais embarrassante, une chose dont on hérite et qu’on cache, une chose dont il faut avoir honte ou encore une chose qui avilit l’homme. On trouve des specimen d’abondance ou de non-abondance très curieux en France par exemple: des aristocrates désargentés vivant d’aides sociales dans un château familial cossu; des intellectuels rentiers détestés de tous parce qu’ils ne travaillent pas; des écrivains géniaux qui ont accédé à la richesse et à la notoriété mais qui apparaissent indigents en public; des écrivains qui ont renoncé à inspirer l’humanité en choisissant de produire des textes médiocres pour des lecteurs qu’ils jugent médiocres, mais qui ont l’avantage d’être nombreux, donc qui représentent une source lucrative  non-négligeable pour toute entreprise de littérature, de spiritualité ou de philosophie qui se respecte; des activistes politiques de la décroissance qui amassent des fortunes et les dissimulent; des hommes politiques promeuvant la rigueur tout en s’abreuvant à loisir à la source des deniers publics…

Toute cette faune, d’un côté de l’Atlantique comme de l’autre, témoigne des relations chaotiques que les humains entretiennent avec l’argent. Mais à y regarder de plus près, l’argent n’est pas le problème ici. Un peuple qui ne sait se donner autre valeur que celle d’augmenter sa capacité à accumuler de l’argent montre un symptôme du mal qui l’habite sournoisement. Un autre qui se définit par sa capacité à gloser pendant des heures et à rincer les méninges des autres par des pirouettes rhétoriques en étant incapables de subvenir à ses besoins fondamentaux montre le même symptôme, tout autant qu’une femme qui donne aux autres la charge de son bien-être ou qu’un homme qui joue au loto inlassablement, fait des pieds et des mains pour obtenir le dollar ultime ou le travail de bureau ultime qui lui permettra enfin d’avoir la vie de ses rêves ou je-ne-sais-quoi d’autre.

Voilà. J’approche lentement des confins de la terre d’abondance. Je commence à entrevoir ce qu’elle est et ce que nous ne sommes pas. Abondant est le caractère de “ce qui est disponible en très grande quantité (ressources, richesses, choses nécessaires ou utiles à la vie, etc.). On dit aussi que nous “parlons d’abondance” lorsque nous parlons de mémoire, lorsque nous improvisons***.

Il semblerait donc que l’abondance implique la capacité de se souvenir d’un fonds disponible en permanence pour servir nos projets et d’y accéder librement mais aussi et surtout, la capacité de donner corps spontanément à une chose que nous avons imaginée. Comme une conteuse improvisant un poème pour rythmer le récit d’un conte et éveiller son auditoire, comme un musicien improvisant un morceau de musique pour son propre plaisir ou pour celui de son auditoire. La conteuse ou la slameuse dont il est fait mention ici, aussi bien que le musicien, ne peuvent pas improviser sans maîtriser leurs arts respectifs, pas plus qu’ils ne le peuvent sans se savoir autonomes, libres d’introduire des éléments incongrus dans leur propre création, du fait de leurs propres choix.

Voici, nous apercevons mieux les frontières de l’abondance, nous voyons ce qu’elle tient caché en elle depuis que nous l’avons figée dans un mode d’expression uniquement économique, un mode que nous ne maîtrisons absolument pas. Comment alors être abondant aujourd’hui, puisque l’abondance implique la maîtrise de ce qu’on utilise? La poétesse maîtrise la rime, ainsi elle peut improviser abondamment. Le musicien maîtrise le solfège, ainsi il peut improviser abondamment. En tant qu’individu, est-ce qu’il m’est possible de maîtriser le système économique et financier mondial? Je pourrais éviter de répondre à cette question mais je choisis de le faire quand même pour susciter une réflexion saine: non. Non. Je ne peux maîtriser, nous ne pouvons maîtrisons le système économique et financier. Il est si vaste, si dématérialisé, si conditionnel et conditionné, si spéculé, si…

Non, Chers Amis en éveil, nous ne maîtrisons pas le système financier. Et dans ce cas, il nous est impossible de l’improviser, d’y improviser quoique ce soit pour exprimer de la joie ou en retirer de la joie. D’ailleurs, en matière d’argent, il suffit d’observer le comportement erronné de tous ceux d’entre nous qui sont encore en sommeil spirituel pour comprendre la souffrance débilitante qu’il génère. Ce comportement consiste à agir en pensant: « ce que le système ne me permet pas d’obtenir, je vais ruser pour l’obtenir ». La folie de ce raisonnement est manifeste sans avoir besoin de le commenter. Pourtant, dès qu’il s’agit d’argent, l’être humain continue à faire profil bas, à ruser, à louvoyer, à exercer des pressions sur les uns, à contester ce que font les autres, à faire des grèves, à se révolter etc., en pensant qu’en agissant ainsi, il finira par obtenir ce qu’il ne peut pas obtenir de cette manière (!). Pour paraphraser le sémillant Wayne Dyer, je dirais que si vous voulez du jus d’orange, vous pouvez presser des pommes autant que vous voudrez, vous pouvez changer d’ustensiles aussi souvent que vous voulez, mais vous n’obtiendrez jamais de jus d’orange.

Mais alors, me direz-vous, catastrophés, toute cette histoire d’abondance est une farce? Et je vous répondrai encore non. Je vous encouragerai à relire ce qui précède, à le méditer, à méditer votre propre rapport à l’argent, à aller à la pêche aux souvenirs, à considérer votre situation présente et ainsi, à voir ce qui est sous votre nez.

La maîtrise est la condition de possibilité de l’abondance. Donc, pour faire l’expérience de l’abondance, il suffit simplement d’abandonner ce qu’on ne peut pas maîtriser pour se concentrer exclusivement sur ce qu’on peut maîtriser. C’est aussi simple que cela.

C’est ici, puisque cet article s’adresse aux éveillants, que je vais prendre un raccourci que vous devinez déjà. Ce que vous pouvez maîtriser, ce n’est pas le système économique et financier, ce n’est pas la politique mondialisée, ce n’est pas le réchauffement climatique, ce n’est même pas votre conjoint, vos enfants, les bureaux fiscaux, votre employeur ou vos employés. Ce que vous pouvez maîtriser, c’est vous. Ce qui fait votre soi intrinsèque, votre singularité. C’est bien ce qu’ont fait la poétesse et le musicien en lesquels la musique des sphères ne cesse d’abonder. Ils sont parvenus à révéler en eux ce qui s’y trouvait d’unique, ils l’ont peuplé de leur attention amoureuse et consciente jusqu’à l’amplifier, ils l’ont magnifié et ainsi, l’ont fait magnifique et manifeste aux yeux de tous. En désertant le champ de ce qui leur est impossible à maîtriser (les opinions des autres sur la qualité de leur travail ou sur leur destin, ou l’état du marché de leur art par exemple), ils ont reconnu avec grande intelligence, humilité et puissance qu’ils sont d’abord des Maîtres et que leur existence ne saurait servir un autre but que celui-là; et qu’elle ne saurait servir un but autre que l’expression de ce qui les rend uniques. En cela, ce qui a précédé leur abondance est bien une indépendance inconditionnelle et assumée, plus communément appelée “autonomie”.

1. L’autonomie est l’élément-clé de l’abondance. Sans elle, pas d’abondance possible.

L’autonomie, c’est faire le choix de posséder sa vie propre. Pas de posséder quelque chose d’extérieur à soi pour enfin vivre sa vie. Une chose extérieure, c’est une chose qui sort de la clairière du soi et par définition, une chose qu’on ne maîtrise pas. Une chose qu’on ne maîtrise pas est une chose qui ne nous appartient pas. Comment alors faire l’expérience de la prospérité lorsqu’on utilise ce qui ne nous appartient pas?

L’autonomie, c’est ce que font les cellules de vos foies qui ne décident pas d’aller voir ce qu’il se passe dans le cerveau mais qui demeurent cellules hépatiques et en acquiert tant et si bien la maestria qu’elles finissent par vous offrir un foie sain fonctionnant en harmonie parfaite avec tous les autres organes qui constituent l’unité de votre corps en santé parfaite.

L’autonomie ne précède pas seulement toute expérience d’abondance. Elle est une condition de possibilité de l’abondance parce qu’elle est elle-même déjà féconde. Elle est d’emblée, riche du potentiel infini que recèle le Soi.

2. L’abondance est un mode d’expression de l’autonomie, une extase de celle-ci.

L’abondance est une phase de croissance de l’autonomie, le moment où il y a tant d’autonomie dans le Soi qu’il finit par en être débordé. « Extase » veut dire en grec ancien, se tenir en dehors de soi-même. L’abondance, c’est l’autonomie débordante  finissant par se montrer, tout simplement.

3. L’autonomie se cultive.

L’autonomie se cultive, comme une graine semée dans les entrailles nourrissières de la terre se met à pousser. Elle y acquiert force et vigueur, paisiblement. Et se met à fleurir sous le soleil, tout naturellement. Si vous ne semez pas de graine d’autonomie dans les entrailles de votre Soi, sa fleur d’abondance…n’apparaîtra pas.

4. L’autonomie est l’état d’esprit et de coeur qui révèle le Maître en soi. 

L’autonomie est l’état d’esprit et de coeur qui permet de s’administrer soi-même avec confiance, légitimité et bienveillance. L’autonomie est l’état d’âme qui permet de se régir, de déterminer à l’avance, qui l’on choisit d’être, indépendamment des circonstances de l’existence, qui elles, seront toujours changeantes. En déterminant soi-même ce que l’on veut être à l’avance, on discrimine positivement, on abandonne ce qui ne nous appartient pas et on prend soin de ce qui nous appartient, jusqu’à la maestria, jusqu’au sublime. Si vous avez déjà appris à jouer d’un instrument de musique ou à pratiquer un sport ou une activité que vous aimez, vous savez de quoi je veux parler.

À force d’aimer, on finit par croître.
À force de croître, on finit par exceller.
À force d’exceller, on finit par prospérer.

C’est l’histoire répétée de toutes les créations jouissives, fécondes et inédites. C’est l’histoire de tous les apprentissages. Y compris de celui qui consiste à réapprendre à être Dieu, même lorsqu’il se tient caché dans un corps d’homme ou de femme.

Screen Shot 2017-09-27 at 18.31.07© pour Le Sanctuayre

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Références:

*Jean-Paul Sartre, Huis Clos, Ed. Gallimard, 1947
**Matthieu 6:24
*** Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales du CNRS 

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